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L’universalisme, raison de notre engagement pour la décroissance

Critique du dernier livre de Serge Latouche Le Pari de la décroissance, Fayard, 2006.

Dans Le Pari de la décroissance, Serge Latouche nous livre une synthèse de son travail sur la critique du développement et la décroissance. Nous n’allons pas revenir ici sur l’impossibilité de poursuivre la croissance et le développement économique dans un monde limité et sur la nécessité de la décroissance. Nous partageons bien sûr cette analyse avec le professeur d’économie, tout comme nombre des solutions pratiques qu’il propose. Nous renvoyons donc nos lecteurs à la lecture du livre. Nous préférerons nous attacher ici à ce qui pose problème pour nous, c’est-à-dire certaines conclusions philosophiques de Serge Latouche. Il est essentiel de mettre en lumière ce qui nous divise.

Tout d’abord, Serge Latouche affirme que « la décroissance est simplement la bannière derrière laquelle se regroupent ceux qui ont procédé à une critique radicale du développement et qui veulent dessiner les contours d’un projet alternatif pour une politique de l’après-développement. » La notion d’« après-développement » m’a toujours semblée extrêmement floue voire incompréhensible par rapport au concept « décroissance soutenable ». Quoi qu’il en soit, nous ne pouvons sûrement pas restreindre et enfermer la décroissance à cette seule approche. Derrière la décroissance se regroupent beaucoup plus largement tous ceux qui contestent l’injonction à la croissance économique et militent pour une réduction de la consommation et de la production des pays surconsommateurs.

Ensuite l’auteur affirme : « Nous refusons de sauver le fantasme d’une autre économie, d’une autre croissance, d’un autre développement. » Si nous le suivons sur la croissance et le développement économique – qui renvoient au sans limites –, pouvons-nous refuser en bloc la notion même d’économie qui émaille son livre ? Ce serait à notre avis tout aussi absurde que d’accepter le primat de l’économie. L’économie, comme la science, est très importante. Le problème survient quand de moyen elle devient une fin en soi.

Plus important, Serge Latouche semble réfuter la notion d’« humanisme ». Il accuse les humanistes d’être complices « depuis toujours » de « l'imposture du développement ». Pourtant, nous avons toujours affirmé que la décroissance n’était pour nous qu’un moyen au service des valeurs démocratiques et humanistes. C'est justement notre « humanisme » qui nous amène à contester le développement, entendu comme développement de la société de consommation. L'auteur s'en prend directement à la notion d'universalité qui lui est liée : « L'idée qu'une humanité unifiée est la condition d'un fonctionnement harmonieux de la planète fait partie de la panoplie des fausses bonnes idées véhiculées par l'ethnocentrisme occidental ordinaire. En effet chaque culture se caractérise par la spécificité de ses valeurs. » Faudrait-il renoncer aux valeurs universelles à cause de l’impérialisme occidental ou de l’uniformisation marchande ? Nous pensons le contraire. Les valeurs que nous pensons universelles, c’est-à-dire commune à tous les humains – fraternité, souci du plus faible, liberté, égalité ou respect de l’autre et sa culture – sont pour nous au centre de ce qui motive notre engagement. La notion d’universalité, c’est-à-dire d’unicité du genre humain – avec volonté de préserver la diversité culturelle – fonde notre engagement. La réfuter serait déterminer l’humain à sa culture et abandonner la notion même de Sujet, c’est-à-dire du libre-arbitre de chaque individu. Serge Latouche ouvre donc ici la voie à un relativisme total des valeurs, ce que nous ne pouvons que contester.

Très logiquement, le professeur d'économie ne voit plus alors de salut que dans un retour au local laissant une place minimale aux dimensions nationales et internationales. Il reprend à son compte une déclaration de Raimond Panikkar : « L'alternative que je cherche à offrir serait la biorégion, c'est-à-dire les régions naturelles ou les troupeaux, les plantes, les animaux, les hommes forment un ensemble unique et harmonieux. (…) La démocratie, en particulier, ne peut probablement fonctionner que si la politie est de petite dimension et fortement ancrée dans ses valeurs propres. » Bien que Serge Latouche se revendique de gauche, comment toute une frange de l’extrême droite prônant le repli sur des notions « identitaires » ne pourrait-elle pas être séduite par une telle proposition ? Serge Latouche pense qu’« il est exclu de renverser frontalement la domination du capital et des puissances économiques, il ne reste que la possibilité d'entrer en dissidence. » Voilà qui amènerait a penser l’engagement politique comme vain et à ne pas institutionnaliser et politiser la décroissance. Cela nous condamnerait à nous confiner dans des marges. On ne transformera pas le monde en se limitant à des expériences du type SELS ou Amap qui si elles sont indispensables trouvent aussi vite leurs limites. La question politique est donc essentielle et doit nous amener de manière impérieuse à nous opposer frontalement au puissance économiques.

Serge Latouche continue en écrivant : « Réfléchir sur la démocratie aujourd’hui sans remettre radicalement en cause au préalable le fonctionnement d’un système dans lequel le pouvoir (donc le politique) est détenu par les ‘nouveaux maîtres du monde’ est au mieux un vain bavardage, au pire une forme de complicité avec le totalitarisme rampant de la mondialisation économique. Qui ne voit pas que, derrière les décors de la scène politicienne et la farce électorale, ce sont très largement les lobbys qui font les lois ? » Paradoxalement, Serge Latouche invite à s'engager dans les élections locales. Il semble que la « farce électorale » résiderait pour l’auteur surtout aux niveaux national et international. Nous ne pouvons au mieux que nous interroger suite à ce type de déclaration. L’élection est consubstantielle de la démocratie moderne. Parler de « farce électorale » c’est affirmer que la démocratie actuelle est, elle aussi, une farce. Comment pourrions-nous cautionner l'idée que les hommes et femmes qui s’engagent courageusement dans la conquête de la démocratie sont complices d’un totalitarisme ? Sortir de la dimension locale est pourtant indispensable justement pour faire valoir l’universel.

L’universalité est au cœur du message que nous voulons porter grâce à la décroissance. Utiliser cette dernière pour la remettre en cause au nom du refus de la marchandisation et de l’uniformisation du monde serait aller à l’encontre de la raison même de notre engagement. La décroissance défend la diversité culturelle, bien sûr, toutefois cela doit se faire premièrement sans négliger notre regard critique face aux aspects les plus sombres de la tradition, deuxièmement sans nier l’individu, Sujet et non Objet de son histoire. Nous ne sommes pas des êtres venant de nulle part et autosuffisant : nous sommes des pygmées, des tziganes, des allemands, des noirs, des déracinés, des juifs errants ou des immigrés, mais avant tout des être humains partageant une même fraternité.

Vincent Cheynet

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« Celui qui
croit que la croissance peut être infinie dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste. »
Kenneth Boulding (1910-1993), président de l'American Economic Association.

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