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Historique - histoire du mot décroissance

Le mot « décroissance » a été employé par Jacques Grinevald, traducteur, disciple et ami du père de la bioéconomie, Nicholas Georgescu-Roegen, qu’il rencontre en 1974, afin de résumer et rassembler pour la première fois en français ce principe de bioéconomie. Nicholas Georgescu-Roegen parlait parfaitement le français et utilisait avec ses traducteurs le mot décroissance en français dans le texte. L’universitaire Jacques Grinevald a fait paraître en français le travail du mathématicien américano-roumain dans un livre de 1979 intitulé Demain la décroissance : entropie-écologie-économie, traduit et préfacé par Ivo Rens et Jacques Grinevald (Lausanne, éd. Pierre-Marcel Favre et à présent disponible en ligne sur le site des « Classiques des sciences sociales »).
Si la décroissance n’appartient à personne, son histoire immédiate que nous présentons ici ne peut être ignorée.
En effet, la tendance malheureuse est à la réécriture l’histoire (notamment sur Wikipédia ; outil orwellien de réécriture de l’histoire en temps réel) pour des raisons partisanes ou d'autres.

Le politologue Frédéric Dufoing observe : « S’il est usité au milieu des années 1970, le mot “décroissance” ne réapparaît comme terme identifiant et rassembleur qu’à partir de 2002. » observe (L’écologie radicale, édition sillico 2012). « C’était au cours de l’été 2001 [que Vincent Cheynet et moi-même avons parlé pour la première fois de la décroissance comme mot-titre]. On montait à Paris, invités par antipub.net et RAP, chez des copains à eux de la télé qui étaient à fond sur le développement durable. Or, pendant l’aller, nous avions parlé avec Vincent d’un bouquin de Nicholas Georgescu-Roegen qui évoquait la décroissance, mot qui lui avait été suggéré par Jacques Grinevald. À un moment donné, dans la conversation, on était bien d’accord pour conclure que le développement durable était une énorme fumisterie. Dans les pays qui ont dépassé leur prédation – ou leur empreinte écologique, dirait-on aujourd’hui –, le seul développement possible, c’était et c’est encore la décroissance soutenable. On était donc hyper contents de nous et on a déposé l’expression “décroissance soutenable” à l’INPI (Institut national de la propriété intellectuelle). Bien évidemment pas pour réclamer des royalties à quiconque ! La meilleure preuve étant qu’on ne l’a jamais fait. Mais on s’est dit qu’il fallait “prendre date”, une expression n’étant jamais innocente ou hors chronologie. » raconte Bruno Clémentin dans La Décroissance n°101, juillet 2013. Pour l'universitaire Gilbert Rist, ce « néologisme était effectivement un “coup de pub” génial qui ne pouvait avoir été lancé que par de vrais professionnels, malgré les ambiguïtés du terme, dont nous sommes sans doute tous conscients. ». L'auteur de Le Développement Histoire d'une croyance occidentale (éditions Science Po - Les Presses), ajoute : « de l'origine du slogan de la décroissance, personne ne m'a jusqu'à ce jour démenti lorsque je parlais de vous [Bruno Clémentin] et de Vincent Cheynet ». « L’histoire de la décroissance, en tant qu’étiquette, est très brève. Cette appellation a été inventée dans les années 2000 par des “casseurs de pub”. » raconte Serge Latouche, témoin et acteur de cette histoire récente (Reporterre, 16-7-2013). « Le numéro 280 de la revue Silence daté de février 2002, publié sous la direction de Vincent Cheynet et Bruno Clémentin, avait déjà pris pour titre “La Décroissance”. Il faut le reconnaître, ce sont eux qui ont eu l’intuition géniale, à cette époque, que le moment était venu de reprendre l’idée lancée par Nicholas Georgescu-Roegen, dans son livre traduit en français par Jacques Grinevald. J’avais lu ce livre à sa sortie en 1994 et j’en avais fait une recension sans que cela ne marque vraiment les esprits. D’ailleurs, l’ouvrage n’avait pas eu un gros succès. Et pourtant en 2002, le mouvement va se mettre en place. » (7 octobre 2014).

Le 19 juin 1972, par André Gorz-Bosquet dans Le Nouvel Observateur : « nous arrivons au coeur de la question : l'équilibre global, donc la non-croissance — voire la décroissance — . de la production matérielle est une condition, cet équilibre global est-il compatible avec la survie du système ? » (page IV)

En février 1973, le mot décroissance est employé par Bernard Charbonneau dans La Gueule ouverte n°4 : « L’avenir c’est l’eau, le silence, la nature, qui va devenir exactement son antithèse : le plus coûteux des produits. Bayer enténébrera l'atmosphère pour vous fabriquer du ciel bleu, Esso-Standard engraissera l'Atlantique pour dégraisser la Méditerranée. L'ENA vous fabriquera des paysages où les gentianes et les ours seront administrés bureaucratiquement. Et un beau jour, en catastrophe et quand l'irrécupérable sera accompli, MM. Massé et Jérôme Monod planifieront la décroissance ; et le “birth control” irréparable succèdera enfin aux allocations familiales. Mais l'un et l'autre auront en commun d'être obligatoires et de contrôler les individus jusque dans l'orgasme. Car si l'on veut le bien du peuple, il faut le rendre heureux ; et la science lui dira quand et comment il doit tirer son coup. Après la quantité, M. Mansholt se chargera d'organiser la qualité de la vie : demain comme hier vous n'y couperez pas. L'organisation de la défense de l'environnement, de la qualité (laquelle ?) de la vie et du freinage de l'expansion peut être l'occasion d'un renforcement du système scientifique et technocratique à base de vérités, de règlements et d'ordinateurs. Peut-être assurera-t-on ainsi la survie de l'espèce ; en tout cas ce sera au prix d'une aggravation de la pollution fondamentale, la disparition de l'égalité et de la liberté, car cette société sera aussi autoritaire, contraignante, qu'oligarchique. Tout mouvement engendrant à son insu son contraire, le péril interne qui menace le mouvement écologique c'est le raffinement, par suite le renforcement de l'organisation. » B. Charbonneau, « Mansholt ou Mansholt ? La gueule fermée (puis ouverte) » (page 17).

En septembre 1973, ce terme est utilisé par André Amar, professeur aux IEP de Paris et Grenoble et directeur de banque, dans la présentation de son texte publié dans la revue Les cahiers de la Nef ( Les objecteurs de croissance, No 52, sept.-nov. 1973, page 133) : « ... Si la décroissance, au moins sous une certaine forme, apparaît aujourd’hui comme nécessaire, on ne peut, en revanche, traiter superficiellement les problèmes économiques ou politiques qu’elle suscite. Notre intention est plus particulière : essayer de montrer comment et jusqu’où le phénomène de croissance est enraciné dans l’esprit même de la civilisation occidentale moderne ; qu’il procède d’une inversion de nos valeurs morales ; enfin que toute forme de maîtrise de la croissance suppose une mutation profonde de notre pensée. »

En 1977, suite à la venue de Nicholas Georgescu-Roegen en France dans le cadre d’une tournée universitaire, André Gorz plaide déjà pour la décroissance dans Écologie et liberté (éd. Galilée) : « Un seul économiste, Nicholas Georgescu-Roegen, a eu le bon sens de constater que, même stabilisée, la consommation de ressources finira inévitablement par les épuiser complètement, et que la question n’est donc pas de consommer de plus en plus, mais de consommer de moins en moins. […] Tous ceux qui, à gauche, refusent d’aborder sous cet angle la question d’une équité sans croissance, démontrent que le socialisme, pour eux, n’est que la continuation par d’autres moyens des rapports sociaux et de la civilisation capitaliste, du mode de vie et du modèle de consommation bourgeois. L’utopie* ne consiste pas, aujourd’hui, à préconiser le bien-être par la décroissance et la subversion de l’actuel mode de vie ; l’utopie consiste à croire que la croissance de la production peut encore apporter le mieux-être, et qu’elle est matériellement possible. »
* L’utopie est ici comprise bien sûr dans un sens péjoratif.

En 1993, la revue écologiste S!lence consacre un dossier à la décroissance et à Nicholas Georgescu-Roegen. Il est rédigé par Jacques Grinevald. Toutefois, le mot ne trouve encore à cette époque pas ou peu d’écho.

Juillet 2001, Bruno Clémentin et Vincent Cheynet, fondateurs de la revue Casseurs de pub, imaginent le concept de « décroissance soutenable » pour l’ opposer au « développement durable » afin d’engager un débat public. Cette idée est née à la suite de la lecture du livre de Nicholas Georgescu-Roegen. Ils écrivent un court texte pour servir de base à cette réflexion, intitulé « La décroissance soutenable ». Sur cette base Vincent Cheynet a réalisé un dossier pour le mensuel écologiste Silence en 2002. Ce dossier, tiré d’abord à 5000 exemplaires, aura deux tirages supplémentaires. Ce thème de campagne est proposé à Pierre Rabhi – et adopté – pour sa tentative de candidature à l’élection présidentielle en 2002. « Je n'avais pas utilisé le mot “décroissance” avant 2001; de la nécessité parce que l'idée était dans l'air. Il y avait un contexte latent qui lui était favorable, le mot est arrivé au bon moment. En fait, cela s'est fait à l'occasion d'un appel à contribution de la revue écologiste Silence, dont un numéro devait avoir pour thème : “Il est peut-être temps de relancer le mot ‘décroissance’.” Bruno Clémentin et Vincent Cheynet, ses initiateurs, insistaient sur le mot “relancer” ; le terme de “décroissance” avait été jusqu'alors utilisé seulement dans le titre d'un livre de Nicholas Georgescu-Roegen, à la diffusion des plus confidentielle. Bruno Clémentin et Vincent Cheynet considéraient toutefois que dans la notion de décroissance résidait une idée non seulement importante, mais qui faisait son chemin. Ils m'ont demandé de participer à ce numéro. J'ai immédiatement fait un article qui est ensuite devenu une sorte de programme : “À bas le développement durable, vive la décroissance conviviale (Serge Latouche, ‘À bas le développement durable, vive la décroissance conviviale’, in Silence, n° 280, 2002).” Rien d'innocent dans ce titre. Nous nous battions déjà depuis longtemps, nous, la petite Internationale des disciples d'Ivan Illich, contre le développement et contre ce qui est peut-être la forme la plus perverse de son idéologie, en tout cas celle qui a eu le plus de succès, à savoir le “développement durable”. Nous étions convaincus depuis des années que le développement n'est précisément pas durable. Ce slogan, du point de vue publici-taire, a été un très grand succès, il s'est imposé dans le monde entier, mais pour notre compte il s'agit d'une imposture intellectuelle. De même qu'une clé qui ouvre toutes les portes est une mauvaise clé, un slogan qui fait l'unanimité est assurément un slogan pervers. Pour mettre à mal cette idée fausse, à succès, nous avions besoin d'un mot fort. “Décroissance” ! Il heurte, il semble blasphématoire à nous tous, puisque nous vivons dans la religion de la croissance. Ce mot a été et reste une provocation qui a somme toute plutôt bien réussi. Immédiatement les gens se sont dits : “Mais ils sont fous! Comment peut-on préconiser la ‘décroissance’?” Mais la provocation agit sur les esprits curieux, qui se disent : “Qu'est-ce qu'ils veulent, ces barjots ? Qu'est-ce qu'il y a derrière ” Si le message est fondamentalement celui que Castoriadis, Illich et Gorz prêchaient dans le désert depuis trente ans, c'est à partir du moment où l'on a trouvé ce slogan qu'il a commencé à faire son chemin. »
Serge Latouche, Reverser nos manières de penser, Métanoïa pour le temps présent, entretiens avec Daniele Pepino, Thierry Paquot et Didier Harpagès, éditions Mille et une nuits, novembre 2014.

10 décembre 2001, « dans l'arrière-salle de l'hôtel Dubost, à Lyon » (Entropia n°14, printemps 2013), Bruno Clémentin et Vincent Cheynet proposent à Pierre Rabhi et à la dizaine de personnes présentes d'adopter comme thème de la tentative de campagne présidentielle de Pierre Rabhi pour 2002 la « décroissance soutenable ». Pierre Rabhi accepte. Une personnalité s'écarte de la campagne suite à ce choix. Pierre Rabhi, Jean-Claude Besson-Girard et Vincent Cheynet seront les rédacteurs de cette campagne.

En 2002 se crée l’Institut d’études économiques et sociales pour la décroissance soutenable (IEESDS).

En septembre 2003, l’Institut organise un colloque international intitulé « La décroissance soutenable » ; il se tient à l’hôtel de ville de Lyon. Il est organisé par Benjamin Brugère, Bruno Clémentin et Vincent Cheynet. Six cents personnes demanderont à y participer. Seule la moitié pourra y assiter.

Juin 2002, première campagne politique aux élections législatives sous le titre de la décroissance par Vincent Cheynet et Françoise Carcel

En 2003, Vincent Cheynet, Bruno Clémentin (de la revue Casseurs de pub) et Michel Bernard (de la revue Silence) publient Objectif décroissance chez Parangon. Ce livre a été vendu à 8 000 exemplaires et retiré trois fois. « C’est au début du nouveau millénaire que la décroissance devient un thème militant avec la publication en 2002 sous la direction de Vincent Cheynet et Bruno Clémentin d’un numéro d’une revue écologiste consacré à la décroissance. » témoignent Denis Bayon, Fabrice Flipo et François Schneider dans leur livre La Décroissance, Dix questions pour comprendre et débattre (réed. La Découverte 2012)

En mars 2004 est lancé par l’association Casseurs de pub le journal La Décroissance.

Le 25 mai 2004, Patrick Braouezec, du Parti communiste, est le premier député à affirmer la nécessité d’une « décroissance soutenable et solidaire » lors d’une séance de Assemblée nationale.

En 2004, le chercheur François Schneider entame le 28 juillet une marche de douze mois avec une ânesse à travers la France pour présenter la décroissance à ses contemporains.

La décroissance essème en Italie sous la traduction de decrescita, en Espagne de decrecimiento et sous le mot anglais de degrowth

En 2005, un nouveau colloque sur la décroissance est organisé à Montbrison par l’IEESDS à la demande de Bernard Guibert (commission économie des Verts) et de Serge Latouche.

En 2005, Vincent Cheynet imagine la création d'une revue théorique sur la décroissance. Elle deviendra Entropia. Jean-Claude Besson-Girard sera le rédacteur en chef.

En juin 2005, l’IEESDS et Casseurs de pub organisent la première grande « Marche pour la décroissance» qui a rassemblé pendant un mois des milliers de personnes de Lyon à Magny-Cours dans la Nièvre pour manifester contre le Grand Prix de France de F1. Albert Jacquard, José Bové, Paul Ariès, Serge Latouche participent à la dernière étape. D’autres marches auront lieu les années suivantes, organisées par des groupes locaux autonomes.

En octobre 2005, 300 personnes assistent aux « États généraux de la décroissance équitable en vue des élections présidentielles et législatives 2007 » à Lyon.

En avril 2006, création du Parti pour la décroissance (PPLD) par Bruno Clémentin, Yves Scavinner et Vincent Cheynet. Toutefois ils refusent d'en être les représentants et s'écartent rapidement de cette initiative réprouvée par Serge Latouche dans un communiqué.

En juillet 2006, l’ex-ministre et député Vert Yves Cochet prend parti pour la décroissance. Il remporte l’investiture pour être candidat à la présidentielle pour son parti, mais l’élection est invalidée. Au deuxième vote, il perd d’une courte tête face à sa concurrente Dominique Voynet, opposée, elle, à la décroissance.

En novembre 2006, est publié le numéro 1 des Cahiers de l’IEESDS...

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« Celui qui
croit que la croissance peut être infinie dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste. »
Kenneth Boulding (1910-1993), président de l'American Economic Association.

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